On vous a encore menti sur le clitoris
8 000, ce serait le nombre de terminaisons nerveuses du clitoris. Et le gland du pénis ? 4 000. Deux fois moins.
Alors les gars, on la ramène moins ?
Sauf que… c’est probablement faux. Ou, plus précisément, ce n’est pas ce qui a réellement été mesuré chez l’être humain.
Bon, d’accord, « menti » est un peu fort. À ma connaissance, il n’existe pas de complot international autour du nombre de terminaisons nerveuses du clitoris.
Mais 8 000 contre 4 000, cela fait une excellente infographie Instagram : les chiffres sont ronds, la comparaison est spectaculaire et on pourra impressionner tonton dimanche prochain — à condition qu’il sache déjà ce qu’est un clitoris.
Le problème, c’est qu’à force de répéter cette formule, on a fini par mélanger fibres nerveuses, axones, terminaisons, récepteurs, densité, sensibilité et plaisir.
Et non, ce ne sont pas des synonymes.
8 000 contre 4 000 : d’où sort cette histoire ?
Le chiffre de 8 000 est généralement rattaché à The Clitoris, un ouvrage publié en 1976 par Thomas P. Lowry et Thea Snyder Lowry. Les chercheurs qui se sont récemment penchés sur son origine expliquent que le livre reprenait notamment des données animales, en particulier bovines, ensuite répétées à propos de l’anatomie humaine.
La filiation exacte reste assez floue. Ce qui est certain, c’est que ces 8 000 ne viennent pas d’un comptage de toutes les terminaisons nerveuses de clitoris humains.
Quant aux 4 000 du pénis, ils ne reposaient pas davantage sur une étude humaine clairement identifiable ayant compté toutes les terminaisons du gland.
Autrement dit, le fameux « 8 000 contre 4 000 » n’est pas une comparaison humaine validée.
Avant même de commencer le match, le score est déjà douteux.
Quand des chercheurs ont enfin compté du tissu humain
En 2023, Maria Uloko, Erika Isabey et Blair Peters ont étudié le nerf dorsal du clitoris, l’une des principales voies de son innervation somatique et sensitive.
Les prélèvements provenaient de sept personnes transmasculines opérées dans le cadre d’une phalloplastie. Seuls cinq contenaient suffisamment de tissu nerveux pour être analysés.
Résultat : environ 5 140 fibres myélinisées par nerf dorsal du clitoris.
Comme il existe un nerf de chaque côté, les auteurs ont doublé cette moyenne, en supposant une innervation symétrique. Ils arrivent ainsi à environ 10 281 fibres myélinisées participant à l’innervation du gland clitoridien.
Dix mille ? Encore mieux ! On corrige toutes les infographies et on rentre à la maison ?
Pas si vite.
L’étude n’a pas compté 10 281 terminaisons nerveuses. Elle a compté des fibres myélinisées dans cinq prélèvements, puis extrapolé un total bilatéral.
Les fibres non myélinisées n’étaient pas visibles avec cette méthode. D’autres contributions nerveuses, notamment caverneuses, n’étaient pas incluses non plus.
Le nombre total de fibres pourrait donc être supérieur. Mais l’étude ne permet ni de le calculer exactement ni de compter toutes les terminaisons présentes dans les tissus.
Fibre, axone, nerf, terminaison : petit ménage de vocabulaire
Un neurone est une cellule nerveuse.
L’axone est son long prolongement, qui transmet le signal.
Une fibre nerveuse correspond généralement à cet axone accompagné de ses enveloppes. Certaines fibres sont recouvertes de myéline, qui modifie notamment la vitesse et les propriétés de conduction.
Un nerf rassemble de nombreuses fibres, comme un câble rassemble plusieurs fils.
Enfin, ces fibres peuvent se diviser et se ramifier avant de former différentes terminaisons dans les tissus.
C’est un peu comme un arbre : compter les branches à un endroit du tronc ne vous donne pas automatiquement le nombre de brindilles ou de feuilles situées au bout.
Compter des fibres dans une coupe de nerf ne revient donc pas à compter toutes les terminaisons nerveuses d’un organe.
C’est probablement la confusion la plus importante de toute cette histoire.
Et du côté du pénis ?
Une première estimation avait été présentée en 2024 dans un résumé de congrès. Depuis, Ferrin, Uloko et leurs collègues ont publié une étude complète, évaluée par les pairs, en février 2026.
Ils ont analysé 23 nerfs dorsaux du pénis provenant de 12 donneurs humains.
Leur résultat moyen :
environ 3 634 axones myélinisés par nerf ;
environ 7 076 axones myélinisés pour les deux nerfs, en tenant compte de l’innervation bilatérale du gland.
Avec une méthode comparable, on obtient donc en moyenne :
10 281 fibres myélinisées côté clitoridien ;
7 076 fibres myélinisées côté pénien.
Le clitoris gagne ?
Toujours pas.
L’étude clitoridienne repose sur cinq prélèvements exploitables provenant de personnes opérées. L’étude pénienne utilise des tissus cadavériques. Les populations, les conditions de prélèvement et la variabilité individuelle diffèrent.
Et, surtout, nous comparons encore des fibres myélinisées, pas toutes les fibres ni toutes les terminaisons nerveuses.
10 281 contre 7 076 n’est donc pas le score officiel de la finale mondiale clitoris-pénis.
Pourtant, une autre étude trouve 8 290 axones dans le pénis
En 2023, Elçin Tunçkol et ses collègues avaient étudié le nerf dorsal du pénis chez cinq donneurs.
Ils retrouvaient environ 8 290 axones dans un hémi-pénis, au niveau de la partie proximale de la verge. Environ 45 % étaient myélinisés.
3 634 d’un côté, 8 290 de l’autre : contradiction ?
Pas forcément.
Tunçkol comptait des axones myélinisés et non myélinisés, avant d’évaluer séparément la proportion de myéline. Ferrin comptait les fibres myélinisées avec une autre préparation histologique.
Les prélèvements n’étaient pas non plus réalisés exactement au même niveau. Or un nerf se divise, communique parfois avec d’autres fibres et se ramifie au cours de son trajet.
Comparer 8 290 fibres de plusieurs catégories avec 3 634 fibres myélinisées seulement revient donc à comparer deux mesures différentes.
Plusieurs chiffres peuvent être justes en même temps. Tout dépend de ce que l’on compte, de l’endroit où on le compte et de la méthode utilisée.
Le même problème se retrouve pour le clitoris
En 2024, l’équipe de Tunçkol s’est intéressée au clitoris à l’aide de l’histologie, de l’immunohistochimie et de la microtomographie.
Les tissus provenaient de donneuses âgées de 75 à 98 ans, avec un âge moyen de 88 ans.
Les chercheurs ont notamment retrouvé :
environ 2 917 axones dans un pilier clitoridien, dont 76 % myélinisés ;
environ 3 137 axones dans un hémi-corps clitoridien, dont 71 % myélinisés.
C’est beaucoup moins que les 5 140 fibres myélinisées rapportées par Uloko.
Mais, là encore, les prélèvements n’ont pas été réalisés au même endroit. Les tissus n’ont pas été conservés ni préparés de la même manière. Les donneuses de Tunçkol étaient très âgées, alors que les prélèvements d’Uloko provenaient d’adultes plus jeunes ayant reçu un traitement hormonal avant leur chirurgie.
Les marqueurs et les catégories de fibres différaient également.
Les auteurs évoquent eux-mêmes ces facteurs anatomiques, méthodologiques et démographiques pour expliquer une partie de l’écart.
Donc non, une étude n’annule pas automatiquement l’autre.
Le clitoris serait-il six fois plus densément innervé ?
Dans cette même étude, Tunçkol et ses collègues ont estimé que l’innervation du clitoris pouvait être environ six fois plus dense par unité de surface que celle du pénis.
L’idée est simple : une forêt contenant moins d’arbres peut tout de même être plus dense si elle occupe une surface beaucoup plus petite.
Pour effectuer leur calcul, les chercheurs ont estimé la surface des deux organes à partir de leur longueur et de leur circonférence, en les simplifiant sous la forme de cylindres.
Le résultat est intéressant, mais il dépend :
d’un petit nombre de prélèvements ;
d’un modèle géométrique simplifié ;
de tissus provenant de donneuses très âgées ;
des niveaux anatomiques retenus pour la comparaison.
La différence atteignait tout juste le seuil statistique annoncé, avec p = 0,05.
Ce ×6 n’est donc pas une constante universelle. Et il ne signifie certainement pas que le clitoris serait exactement six fois plus sensible ou procurerait six fois plus de plaisir.
Et le fameux « quinze fois plus » ?
Vous avez peut-être aussi vu passer un chiffre encore plus spectaculaire : quinze fois plus.
Il vient d’une étude publiée dans Nature en 2024 sur les corpuscules de Krause, des structures sensorielles spécialisées dans la détection de certaines stimulations mécaniques génitales.
Les chercheurs ont observé un nombre total comparable de ces corpuscules dans le gland du clitoris et dans celui du pénis.
Mais comme le gland clitoridien était beaucoup plus petit, leur densité y était environ quinze fois supérieure.
Deux détails légèrement importants :
l’expérience portait sur des souris ;
elle concernait un type précis de structure sensorielle, pas toute l’innervation.
La formulation correcte est donc :
Chez la souris, la densité des corpuscules de Krause est environ quinze fois plus élevée dans le gland du clitoris que dans celui du pénis flaccide.
Ce qui n’est pas du tout la même chose que :
Le clitoris humain est quinze fois plus sensible que le pénis.
Sinon, on vient simplement de fabriquer le prochain chiffre faux qu’il faudra corriger dans cinquante ans.
Et la nouvelle cartographie 3D ?
En mars 2026, Ju Young Lee et ses collègues ont déposé sur BioRxiv une cartographie tridimensionnelle à très haute résolution de l’innervation clitoridienne.
Ils ont étudié deux prélèvements pelviens post-mortem, provenant de donneuses de 59 et 69 ans, grâce aux rayons X produits par un synchrotron.
La taille des voxels était de 20 micromètres pour l’ensemble des prélèvements et de 2 micromètres pour le gland.
Les chercheurs ont notamment visualisé :
le trajet du nerf dorsal du clitoris ;
cinq grands troncs nerveux dans le gland des deux donneuses ;
leur ramification en arbre vers la surface ;
des branches allant vers le capuchon clitoridien et le mont du pubis ;
le nerf labial postérieur autour du clitoris et des lèvres.
C’est une avancée anatomique importante. Mais elle ne signifie pas que « toutes les terminaisons nerveuses du sexe féminin » ont été cartographiées.
L’étude porte sur certaines composantes de l’innervation sensitive somatique. Elle ne cartographie pas le système nerveux autonome, n’identifie pas la fonction de chaque fibre et ne mesure ni la sensibilité, ni le plaisir, ni l’orgasme.
Elle précise où passent certains nerfs et comment ils se ramifient. Elle ne fournit pas un nouveau total de fibres ou de terminaisons.
Et au moment où j’écris ces lignes, il s’agit toujours d’une prépublication non évaluée par les pairs.
« Plus sensible » ne veut pas dire grand-chose tout seul
Aucune de ces études n’a démontré qu’une personne ressentirait davantage de plaisir parce que son organe possède plus de fibres.
Elles n’ont pas comparé directement les seuils de perception, l’intensité subjective des sensations, la facilité à atteindre l’orgasme ou la qualité du plaisir.
La sensation dépend du type de fibres et de récepteurs activés, de leur organisation, de la stimulation appliquée et de la façon dont le cerveau traite le signal.
L’excitation et le plaisir dépendent aussi de l’attention, de l’apprentissage, des hormones, de l’état émotionnel ainsi que du contexte culturel et relationnel.
La quantité de fibres est une information anatomique. Ce n’est pas une unité de mesure du plaisir.
Un tissu peut être très richement innervé sans que toute stimulation soit agréable.
Sinon, marcher sur un Lego serait probablement une expérience érotique remarquable.
Alors, qu’est-ce qu’on sait vraiment ?
On peut aujourd’hui dire que :
le clitoris est très richement innervé ;
le « 8 000 contre 4 000 » ne correspond pas à une comparaison humaine validée ;
les 10 281 représentent une estimation des fibres myélinisées des deux nerfs dorsaux du clitoris, calculée à partir de cinq prélèvements exploitables ;
l’estimation pénienne la plus récente est d’environ 7 076 fibres myélinisées, à partir de 23 nerfs chez 12 donneurs ;
ces nombres ne correspondent pas à des terminaisons nerveuses ;
les autres études trouvent des valeurs différentes parce qu’elles n’examinent pas les mêmes zones ou les mêmes catégories de fibres ;
le ×6 humain dépend d’un modèle anatomique et d’un petit échantillon ;
le ×15 concerne un type de structure sensorielle chez la souris ;
la cartographie de 2026 montre le trajet de certains nerfs, pas toutes leurs terminaisons ni leur fonction ;
aucune de ces recherches ne permet de classer objectivement le plaisir clitoridien et le plaisir pénien.
Le clitoris n’a donc pas besoin d’avoir « deux fois plus de terminaisons nerveuses que le pénis » pour être extraordinaire.
La réalité anatomique est simplement beaucoup plus intéressante que le slogan.
Et finalement, c’est aussi ce que je constate dans ma pratique : lorsqu’une personne s’interroge sur son plaisir ou sa sensibilité, connaître le nombre de fibres de son clitoris ou de son pénis ne donne jamais, à lui seul, la réponse.
L’anatomie compte, mais la sexualité ne s’arrête heureusement pas à l’anatomie.
Références vérifiées
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